Cultures et éducation, où est la frontière ?

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L’interrogation

Lors d’un de mes déplacements je me trouvais pour la énième fois dans un train français de pure souche. Mon voyage se faisait entre Cannes et Paris. A peine installé, j’ai remarqué 4 touristes asiatiques à quelques mètres de mon siège se comportant de manière assez inhabituelle pour un samaritain français, voire européen. Pourquoi je précise cela ? J’ai relativement beaucoup voyagé dans les pays européens et pu constater une certaine typologie comportementale qui est, je dirais, symptomatique pour les populations du vieux continent. En revanche, le comportement que j’ai observé ce jour dans le train était de loin différent de ce qu’on peut voir en Europe, tous pays et cultures confondus.

Après un moment d’observation de ce qui se déroulait face à moi, accompagnée d’un étonnement intense, je me suis éclipsé au wagon-restaurant pour éviter la suite du spectacle en compagnie d’un café, qui me manquait tant suite au départ plus que matinal. En savourant le goût du café signé SNCF, je n’arrivais pas à me débarrasser d’une interrogation cherchant à expliquer ce que j’ai vu et entendu dans mon wagon. In fine, je l’ai posté sur les réseaux sociaux dans l’espoir d’écumer un ou deux autres points de vue :

Dans le train Nice Paris: 2 couples asiatiques parlent fort malgré le calme ambiant, une femme baille à voix haute (le cas de le dire), l’autre se fait la manucure avec un coupe-ongles. Click, click, click… dans le même calme ambiant… Je me demande (intérieurement): choc de cultures ou manque d’éducation ?

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© Gregory Colbert

Je ne m’attendais point à autant de réactions différentes, dont j’ai décidé de faire le présent exposé qui, à mon sens, fera réfléchir plus d’un et, peut-être, permettra de mieux comprendre certaines choses ou ne serait-ce que se poser de nouvelles (bonnes) questions. Les gens, y aillant participé, sont d’origines et des pays tout à fait différents: la France, les USA, la Russie, le Canada et même une franco-japonaise de l’Australie… Les réactions, comme les participants, furent différentes sur le fond comme sur la forme. La perception de chacun est une résultante individuelle (personnelle) de plusieurs variables communes à tous:

  • l’éducation parentale,
  • l’éducation scolaire,
  • la culture d’origine,
  • les pays vécus
  • et le vécu personnel.

En voici les extraits de cette réflexion collective.

 

Les méchants Chinois

Dès le départ, les avis majoritairement convergeaient en faveur des Chinois, compte tenu de « 2 couples asiatiques » et du comportement décrit. Bien évidemment, le but de cet article n’est pas de faire un procès au peuple chinois ni à sa culture. Ceci n’étant qu’une réflexion collective et publique sur LinkedIn faisant état des réactions à cette interrogation sociétale et interculturelle à la fois.

Ce sont des Chinois peut-être? Les asiatiques sont réservés sur le plan de l’expression des émotions. Mais les chinois ont un rapport à la propreté différent du nôtre. Beaucoup de Chinois viennent immigrer à Singapour et les singapouriens sont effarés par leur comportement. De même, les Chinois mainland (des terres) provoquent parfois des chocs culturels lorsqu’ils viennent a Hong Kong.

Ca ressemble fort à des chinois… Et je dirai choc de cultures. Quiconque a été en Chine et a voyagé en train (même en speed train) a pu constater qu’il y a un peu ce côté « sans gêne « . Par exemple, combien de fois n’ai-je pas été importuné par des gens qui ouvraient tous leurs tupperware et faisaient leur repas familiale dans le train…

Cet été j’ai été atterrée par le comportement odieux de certains touristes chinois en Birmanie et Thaïlande… le manque de respect, bien au-delà des codes culturels, est une signature prégnante.

Ça c’est quelque chose qui me révolte un peu (beaucoup) je dois l’avouer. Quand on va dans un autre pays, respectons les us et coutumes de chaque pays, en se renseignant un minimum. Surtout, par exemple, un pays comme le Japon qui est un pays avec énormément de « codes » à respecter. Je dirais que cela est une combinaison de 2 facteurs: la culture et le contexte. Ces personnes étaient probablement des touristes chinois ayant vécu toute leur vie en Chine, sans avoir étudié ou vécu à l’étranger. Lorsque je vivais à Shanghai, certains comportements m’interpellaient fortement: quand on me doublait au guichet de train ou de banque, les gens qui parlent fort, les crachats partout. Cela n’est bien sûr pas généralisé (et je n’aime pas les clichés) car cela va dépendre du contexte géographique, social et économique de chaque individu.

Puis la voix du relativisme fait son entrée :

On a déjà vu la même chose avec des touristes US en France ou des touristes français en Tunisie, etc. La conscience de ce que nous sommes est souvent affaiblie par l’inculture touristique.

 

Soyons fous, philosophons

L’inculture touristique, qu’est-ce ? L’absence d’éducation au sujet du tourisme ? S’agirait-il d’une éducation au respect des coutumes du pays visité, comme d’une sorte d’art comportemental « ne pas se faire remarquer à l’étranger » ? Ne serait-ce tout simplement du bon sens qui va de soi ? Doit-on éduquer à la culture touristique ?

En Russie nous avons un proverbe: « ne pas entrer dans un monastère d’autrui avec sa propre prière !« , ce qui ne signifie malheureusement pas que tous les Russes respectent les bonnes manières à l’étranger. D’ailleurs, la compréhension et l’assimilation de cette maxime serait fortement bienvenue chez bien des populations de nos jours…

Un spécialiste (et passionné) de la culture chinoise a brièvement résumé sa réponse à mon interrogation initiale :

Quel que soit le pays (le contexte), les gens bien éduqués ne se font pas remarquer !

Curieuse corrélation avec le proverbe russe, n’est-ce pas ? Et voici un avis intéressant, permettant de se distancer des jugements trop terre à terre :

Il me semble qu’il est difficile de réduire à la différence des cultures ou à l’éducation le ressenti face à des agissements qui nous sont « étrangers », et je choisis ce terme sciemment. Accueillir la différence est preuve de disponibilité, et il est sûr que nous n’en avons pas à longueur de temps. Mais quid du respect des règles de la vie en commun dans un lieu donné qui seront bien différentes selon que l’on se trouve à Pékin, Kyoto, Caracas, Milan, Paris, Seattle, Abidjan, etc. L’existence de règles de « vie en commun » me fait inéluctablement penser à la communication explicite des règles à respecter, quid de la communication dans un train, un avion ou ailleurs. Le plus important à mon avis serait de ne pas hiérarchiser ou stigmatiser les différences au risque de devoir admettre que nos habitudes le soient également à leur tour.

cultures-educationUn point de vue très intéressant et utile pour la réflexion. Ne poserait-il pas les choses de façon trop politiquement correcte, comme dans un manuel ? La réalité du monde environnant pousserait-elle davantage vers une réaction plus pragmatique ou terre à terre, inspirée d’un simple bon sens : c’est au visiteur (étranger) de s’adapter à son environnement d’accueil et non pas à l’hôte de se fustiger, en philosophant que ces habitudes (différences) pourraient être mal perçues (stigmatisées) par les étrangers. Soyons d’accord, je n’impose pas l’extrapolation du proverbe russe sus-mentionné, avec lequel j’ai grandi. Je réfléchie à voix haute sur le bon sens de la « culture touristique ».

Ici, sans vouloir accentuer l’attention sur les dessous de la politique européenne vis-à-vis de l’immigration des dernières années, j’y fais quand même allusion, au passage…

En parlant de l’éducation et de sa perception par les populations locales, en l’occurrence européennes, il y a aussi du boulot :

Je prends souvent ce train Nice-Paris et je constate qu’il n y a pas de grandes différences entre la « zone zen » et « l’espace convivial », dont le choix est proposé au cours de la réservation du billet. Peu importe les cultures, à mon avis, c’est plutôt un grosse manque d’éducation et de respect d’autrui, comme partout dans la vie ces jours-ci. Des familles avec des jeunes enfants s’installent en zone zen. Il y a aussi ceux qui écoutent leur musique par oreillettes – boom boom boom… Ou bien les copines qui chuchotent et rient non-stop. Et tous vous font la gueule si vous osez leur rappeler qu’on se trouve bien en zone zen. Rien contre la convivialité… là où c’est encouragé. Mais « ambiance calme » et « zone zen », concept d’antan dans un monde qui ne supporte plus le silence.

En voici une des réflexions sociétales, cette fois hors champs des cultures, mais tout autant intéressante et nécessaire. Elle serait d’autant utile si tout le monde faisait l’effort de lire ce genre d’articles et y réfléchir par la suite…

 

Un peu de recul dans le temps et dans les esprits

A présent, nous voici face un mini essai littéraire, comme on en trouve rarement dans les commentaires des réseaux sociaux. Avec beaucoup de réalisme et faisant appel à l’histoire, il ne manque pas d’attitude philosophique et de regard expérimenté, le tout en quelques lignes :

S’agit-il d’interculturalité dans l’espace, avec ses différences culturelles, ou plutôt dans le TEMPS ? Notre époque assourdie par le numérique et ses diffractions permanentes de l’attention, le tintamarre automobile, musical, publicitaire et médiatique nous ferait-il chercher le calme là, où à l’époque des locomotives à vapeur se partageait dans des échanges benoîts le temps des trajets ? Sans remonter très haut, les voyages de mon enfance voyaient circuler dans les compartiments des « chemins de fer » les mandarines odorantes, les biscuits et carambars, qu’il ne serait venu à l’idée de personne d’avaler seul dans son coin. Les baluchons pouvaient tomber des filets.

La dame-jeanne d’huile d’olive renversée dans le couloir par mégarde à la gare d’Avignon coulait une épaisse patinoire sur la moquette râpée dans des exclamations consternées et moins routinières que l’exaspérant bruit du coupe-ongle. Mais c’est finalement la même chose: certaines cultures ont conservé cette « mise en commun » anarchique des attitudes en voyage. Nous l’avons connue avec nos spécificités (pas de crachat à la chinoise, mais nos genoux s’encadraient régulièrement dans ceux de la voisine d’en face aux freinages trop brutaux, cela créait des liens) jusqu’à quand, les années 70-80, peut-être ?

Cela ne veut pas dire que les couples asiatiques chuchoteront dans les wagons dans 30 ans, mais en tous cas que nous avons oublié que nous avons vécu ainsi avec les altercations inévitables entre voyageurs indisposés. Mais la vie était là, dans son tumulte d’échanges humains, toutes éducations, dirons-nous, confondues.

La SNCF peut bien imaginer des panneaux d’information courtoise, qui rappelleront à certains les anciennes plaques de cuivre sous les fenêtres à guillotine (e pericoloso sporgersi), cependant, pour l’heure, ce ne seront dans ce monde si normalisé, que des consignes à serrer encore un peu plus les brodequins des prévenus. Trop de loi tue la loi, avertit Montesquieu. « Arrangeons-nous entre nous » comme dirait Philippe d’Iribarne des Français, qui ne se veulent pas serviles mais sont prêts à se rendre service, pourvu que ce soit une initiative personnelle.

 

L’individualisme dans les cultures

La clé réside plutôt dans l’individualisation massive des comportements quelle que soit la situation : « mon espace » et mon « cadre de référence » avant celui des autres et de la société dans laquelle je me trouve ! Ces comportements ont en fait peu de liens avec les cultures, car vous pourriez les trouver aussi dans un train vers Chicago ! Dès lors, comment faire pour que les comportements individuels ne détruisent pas le mode de vie en société ?

  • En effet, serions-nous tous aujourd’hui, en particulier en Occident, en train de tendre vers l’individualisation de tous les principes sociétaux ?
  • Où est la frontière entre une bonne/mauvaise éducation et une culture, sachant qu’une culture par définition n’est ni bonne, ni mauvaise ?
  • Et par conséquent quelle est la référence de la bonne éducation ? Laquelle est meilleure — à l’occidentale, à l’orientale, à la panslaviste, à l’africaine ?
  • Est-ce qu’une culture individualiste, ne serait-ce que théoriquement, est meilleure ou pire qu’une culture collectiviste (de groupe) ?
  • Est-ce que l’individualisation (et comme dérivée l’égoïsme) pourrait être considérée comme une normalité dans une société, dont la définition se résume à « un groupe d’individus unifiés par un réseau de relations, de traditions et d’institutions » ?

Si vous avez trouvé une faute d’orthographe, informez-nous en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée s’il vous plaît,.

• Rédacteur de NEW POINT de VIEW
Consultant en stratégie et organisation interculturelles
• Intervenant chez SKEMA BS
Contributeur à LE HUFFINGTON POST et LES ECHOS entre autres

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Marielle
Guest

Anton,
Réflexion très intéressante qui m’a fait remonter un souvenir de notre voyage au Vietnam :
Dans l’avion de retour, de Danang (centre du Vietnam) vers Hanoi, avant de reprendre notre vol vers la France, un couple Vietnamien s’installent devant nous. L’avion décolle et d’un coup une odeur puante arrive à nos narines. Fou rire pour mon mari et moi, le couple est juste entrain d’écailler et manger tranquillement … des oeufs. On se fait les réflexions suivantes : « ils abusent » « franchement quelle idée » « aucune éducation » etc… et puis, la dame se tourne vers nous, et OFFRE un oeuf à notre fille … qui ADORE ça, avec un petit pain. Alors je dis à mon époux: « tu crois qu’on peut lui donner, qu’il est bon »? Cyril me répond : « ben, puisqu’ils les mangent eux, ça doit aller » …. Bref, moment intéressant, ton article est tout à fait « relevant » !

Myriam Callegarin
Guest

This article is a good opportunity for some honest self-reflection.
Let’s admit that each one of us has their own personal judgement of what is good and bad, conditioned by both our personality and the cultural norms and values we unconsciously adopt. These lead us to read people’s behaviours through the lenses we (unconsciously) choose to use, and to judge them accordingly. This happens naturally and automatically. What’s more important, though, is that when that happens we do not get stuck in judgement (which often leads to separation from the other), but rather we become aware of our internal reactions and move beyond them, looking at the whole situation from a broader perspective. Like you did with this article.