Magasins soviétiques – l’opulence de la denrée et des biens

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Une autre chose qui me fait toujours sourire, lorsque j’entends les répliques du genres :
— « Tu connais pas les carambars ? »
— « Non mais on a tous mangé ça quand on était petits… »

Non. On n’a pas tous mangé « ça » lorsqu’on était petits.

Exemple : j’ai découvert le mot « yaourt » lorsque je suis arrivé en Tchécoslovaquie à l’âge de 10 ans. Cherchant dans le dictionnaire l’explication, j’ai compris qu’il fallait que je le goûte, car je ne comprenais pas à quoi cela pouvait ressembler. Quel occidental de ma génération n’est pas né avec une cuillère de yaourt dans la bouche ?

InfoMagasins-sovietiques-opulence-denree-biensFaisant partie du bloc soviétique les actuelles République Tchèque et Slovaquie formaient un seul pays jusqu’à sa dissolution le 31.12.1992, après l’éclatement du parti communiste tchécoslovaque en novembre 1989. Et malgré l’œil de Moscou (en l’occurrence c’est vraiment le cas de le dire) la Tchécoslovaquie, étant plus proche du monde anti-communiste et, probablement, moins laxiste sur l’aspect « isolation des prolétaires du monde extérieur », était beaucoup plus en avance sur la libéralisation économique et idéologique en 1987, lorsque j’y ai vécu pendant un an.

 

Abondance dans les magasins

Eh bien, il n’y avait rien !

Attention à l’amalgame de cette expression. Lorsqu’une femme se met nue devant sa garde de robe, de capacité à habiller tout l’immeuble (ou plutôt la moitié du quartier), et prononce la très fameuse phrase « j’ai rien à mettre » – et bien ça n’a rien à voir avec « il n’y avait rien dans les magasins soviétiques ». 

Il n’y avait vraiment rien !

Voici les souvenirs d’un enfant de 3-10 ans (il s’agit d’une période de son enfance) : « … lorsqu’on rentrait dans les ‘’gastronomes’’ (l’équivalent du supermarché), on voyait les étalages littéralement vides et les vendeurs les bras croisés qui regardaient même pas dans la direction des clients (ce terme n’existait pas dans le lexique soviétique). Les vendeurs bâillaient et parlaient entre eux. Et si on leur posait une question – on se faisait envoyer sur les roses avec mépris dans le regard ».

Info

Le comble est que selon les encyclopédies soviétiques «gastronome» signifiait : un magasin de première catégorie des produits alimentaires avec une gamme variée de produits alimentaires (jambon, œufs, poisson et viande, des conserves alimentaires) par opposition aux aliments transformés et les produits laitiers.
Pour ceux qui ne parlent pas couramment soviétique, je traduis: « première catégorie » veut simplement dire « mangeable ». Certainement le style ampoulé de l’encyclopédie soviétique était l’arrière-grand-père de la publicité de nos jours…

LOLSavez-vous comment on pouvait facilement savoir si un magasin vendait quelque chose ? – Par la queue d’une centaine (voire beaucoup plus) de personnes sortant à l’extérieur du magasin. Exactement comme celles qu’on peut voir devant Fauchon, la Tour Eiffel et le Grand Palais les jours des expos.
Comme quoi les tentacules du socialisme ont donné des racines partout…

Magasins-sovietiques-opulence-denree-biensSeulement on en rigolait moins à l’époque, sachant que malgré les queues de plusieurs centaines de personnes – mathématiquement la provision ne suffisait en général que pour les premiers 50-100 affamés. Et tout de suite on comprend plus facilement pourquoi on pouvait fréquemment voir les bagarres dans les magasins ou à l’extérieur.

Le genre de scènes qui a lieu encore aujourd’hui dans les quatre coins de la planète. Le genre de scènes que tout occidental « endurci » zappe aussitôt pour regarder Sex In The City ou The Voice …

 

Denrée

Lorsqu’on achetait le pain (un des rares produits que l’on pouvait acheter tous les jours) il était dans les 90% des cas à moitié pas cuit. La qualité de ses ingrédients faisait qu’on pouvait modeler la mie comme une pâte à modeler. On peut, par exemple, voir dans un film soviétique les détenus, préparant une évasion, étirer cette mie grise dans les fentes des murs creusées au préalable pour imiter le ciment.
Bien sûr dans la vie de tous les jours le pain n’était pas dégueulasse à ce point, mais cette métaphore cinématographique de l’époque n’y était pas pour rien.

Après les insultes et les bagarres dans les queues (sans oublier le temps que l’on y perdait et l’état de nerfs au retour à la maison) – n’étaient pas rares les cas, lorsqu’en coupant le saucisson fraîchement acheté on trouvait des cheveux ou du papier au milieu. Quelqu’un de la famille s’est retrouvé avec un bout de verre cassé sur les dents en mangeant une tarte achetée au magasin.

J’ai vu les enfants de 6 ans courir l’eau à la bouche dans la cuisine interpellés par l’odeur qu’ils ne connaissaient pas – leur grand-mère déballait le saucisson fumé reçu par la poste. Leur mère travaillant dans un entrepôt alimentaire à l’autre bout du pays était obligé d’envoyer de la provision non périssable par la poste pour nourrir sa progéniture.

J’ai salivé à l’odeur de viande grillée ne pouvant pas en manger. Une fois mes parents ont réussi à dénicher un carton de cous de poulet. Oui, seulement les cous. Or, lorsque vous les grillez à la poêle ça repend l’odeur du poulet, mais il n’y a rien à manger. On se contentait de ronger ces cous pour en sentir le goût tout en restant sur sa faim.

J’ai connu une époque où on ne mangeait que les patates. La plaisanterie post-soviétique sur les post-soviétiques eux-mêmes :

Les russes ne comprennent pas que les pommes de terres ne sont pas un plat, mais une garniture.

Magasins-sovietiques-opulence-denree-biensCa fait rire. Mais lorsque dans votre frigo vous avez du lait dilué à l’eau (c’est comme ça qu’on l’achetait dans les magasins), une boite des malossols (faits maison), ainsi que le pain en texture du ciment – étonnamment ça fait rire beaucoup moins.

Encore un détail de l’époque à connaître. J’ai été vraiment une mauvaise langue en disant que les magasins étaient littéralement vides. Si ! Il y avait de la nourriture en abondance. Dans tous les gastronomes qui se respectaient nous pouvions acheter les courgettes, les tomates et les malossols en boîtes de conserves. Ça en faisait de la nourriture… Riche en éléments et vitamines.

Magasins-sovietiques-opulence-denree-biensCes boîtes de conserves étaient de telle qualité nutritive que l’on pouvait aller les déguster directement à l’hôpital. Le résultat – personne n’en achetait. La conséquence – beaucoup de magasins étaient remplis de courgettes en boîtes à 70% de leur surface commerciale (le mot étant également banni du vocabulaire soviétique).

Les magasins soviétiques étaient donc vides et à la fois remplis (par une denrée immangeable qui périssait, mais continuait à s’accumuler dans les containers rangés en plein milieu des magasins).

Le paradoxe soviétique – nous venions aux magasins soi-disant remplis, mais il n’y avait rien à acheter.

 

Accueil et service commercial

Lorsqu’un magasin vendait quelque chose, que ça soit du saucisson ou des chaussures, les vendeurs se comportaient comme des dieux distribuant de l’oxygène. Pour une simple et unique raison – tous ceux qui travaillaient dans ces magasins avaient forcément accès aux rares arrivages de la marchandise. S’en servant en premier, naturellement, et choisissant les meilleurs morceaux et les meilleures couleurs, ils approvisionnaient leurs familles et leurs proches, sans parler de la contrebande – la spéculation sur la marchandise n’arrivant presque jamais dans les rayons des magasins.

Voilà comment dans un système dit « égalitaire », où tout le monde perçoit les mêmes salaires, on créait et maintenait le marché parallèle (marché noir) avec des prix à part, en produisant ainsi des individus plus riches. Cette richesse ne se traduisait pas simplement par leurs gains numéraires, mais par le pouvoir. Celui d’influencer le courant de la vie en détournant la denrée et n’importe quelle autre marchandise.

Un exemple particulièrement intéressant du régime communiste – la Chine :

  • la première capitalisation boursière au monde,
  • 2012 : 113 milliardaires «rouges» – lire communistes ,
  • les relations économiques avec le monde entier qu’on ne peut pas vraiment comparer avec la guerre froide entre l’URSS et les USA.

Ledit démontre assez clairement (pour la énième fois) que le communisme, comme l’apogée du socialisme, est une dogme théorique qui ne tient que sur le papier. La nature humaine ne permet pas à l’homme de vivre selon cette belle invention fantaisiste. Car depuis la nuit des temps, dans toutes les sociétés et sur tous les continents, celui qui produisait ou revendait plus – avait plus. Qu’il n’en déplaise aux protagonistes de l’égalitarisme. 

En URSS ce n’était pas naturel, car c’était interdit. Mais comme on dit «un germe transpercera le béton». La minorité qui créait et entretenait le marché noir, dans le cadre des interdits omniprésents et de l’économie de commandes étatiques, le faisait au détriment du reste de la population…

Le paradoxe de cet immense ex-pays :

  • il avait tous les attributs d’un pays moderne (frigos, télés, eau courante, réseau ferroviaire, chauffage central, les grands magasins, l’armée à la pointe) mais rien ne fonctionnait ou alors très mal ;
  • mais parallèlement – l’absence de routes et de nourriture, l’impossibilité de voyager dans le reste du monde, et plus de la moitié de la population continuant à chercher l’eau aux puits.

 

Magasins – les dérivées

Bien sûr, les courgettes «emboîtées» n’était pas dans tous les magasins. Dans les toutes petites villes et dans le milieu rural quelque fois on ne pouvait trouver que de la vodka, du sel et des allumettes.

En revanche les magasins de la capitale étaient toujours provisionnés. Les bus remplis aux abords acheminaient des provinciaux à Moscou pour acheter les vêtements et à manger. Les moscovites, ne comprenant forcément pas pourquoi les provinciaux étaient «aussi mal élevés», regardaient de haut tous ceux qui venaient de l’extérieur… Que dire des coins davantage reculés qui ne pouvaient pas envoyer un bus à Moscou ?

Les photos de la propagande — les magasins tels qu’ils devraient être (ici sur les images les magasins de Moscou et Kiev — les capitales des républiques toujours plus ou moins approvisionnées) :

Mais même sur ces photos de propagande on peut facilement constater que majoritairement on voit partout les boîtes de conserves soigneusement rangées pour remplir l’espace dans les vitrines et rayons. L’appareil de la propagande travaillait sans se fatiguer. Métaphore :

Les américains ont maîtrisé à merveille l’art d’accessoires au cinéma. Leur studios de tournages sont tellement bien fait qu’à l’écran on ne sait pas si ça été tourné à l’intérieur d’un studio ou en pleine nature. Lorsqu’on regarde un western sur le ‘’wild West’’ – on s’y croit vraiment.
Les soviétiques ont maîtrisé (sans accessoires)
l’art de faire croire aux américains (et au reste du monde) que le communisme fonctionnait mieux que leur «impérialisme sauvage»…

Lorsque les occidentaux rendaient visite à l’URSS (dans les endroits « autorisés » — préparés donc) la machine de propagande se mobilisait avec une rapidité et efficacité inégalée. Les services spéciaux mettaient en scène l’abondance dans le ou les magasins prévus au programme des visites des hôtes étrangers. Comme par magie, apparaissaient de nul part la viande, les fruits et les légumes, le poisson… bref, tout ce qu’un soviétique ne voyait pratiquement jamais dans les magasins, sauf à de rares occasions.

Mais voilà le plus intéressant : toute cette denrée disparaissait aussi vite qu’elle apparaissait dans ces magasins-témoins. Personne n’avait le temps ni le droit d’acheter quoi que ce soit. En réalité la propagande créait un « musée alimentaire » pour gonfler la réalité et fanfaronner le régime communiste (à quel point c’était bon vivre au pays d’avenir lumineux). Les personnels des magasins et toute personne susceptible d’être en contact avec les étrangers le temps de leur visite étaient programmés à ne dire que les choses positives — en d’autres termes mentir et créer l’illusion de ce qui n’existait pas. Pour le conscient du peuple c’était expliqué par le fait que « l’avenir lumineux » n’était pas encore achevé et qu’en attendant il fallait se serrer la ceinture, continuer à travailler très dûr, mais surtout ne pas le montrer au reste du monde…

Les visiteurs capitalistes repartaient, dans leur majorité, persuadés que les magasins soviétiques étaient approvisionnés autant que’en Occident — dans leurs pays où l’homme exploite l’homme… Encore une fois l’appareil du Big Brother soviétique fonctionnait à merveille.

LOLLe capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme.
Le communisme, c’est le contraire !..

 

 

Petites Parallèles

Ce qui est le plus incroyable est que cet ‘’appareil’’ était composé de mêmes gens que le reste de la population. Ils connaissaient la réalité, mais continuaient à feindre et à enfoncer le clou pendant des années. Tous savaient que les magasins étaient vides et ce que cela signifiait pour la population. Tout le monde savait que le régime soviétique a inventé son propre Hollywood qu’il mettait en route à la moindre occasion, mais tout le monde continuait à faire semblant.

Pourquoi ? Probablement pour la même raison que les gens qui continuent à marcher la tête baissée à côté de quelqu’un qui se fait battre dans la rue. Très rares sont les personnes qui interviennent ou appellent de l’aide. Tout le monde continue à courir à ses rendez-vous et rencards à côté des SDFs couchés par terre dans un piteuse état ou demandant une petite pièce dans le métro. On détourne le regard, on zappe.

Est-ce la nature humaine qui est pourrie? Est-ce seulement chez Dumas que « un pour tous et tous pour un » est possible? Est-ce que chacun de nous ne pense qu’à son ventre et à son bien-être? Est-ce que l’humanité est perdue / condamnée?

En URSS pour construire l’avenir lumineux – on ne battait pas les gens en pleine rue. On procédait de manière plus chirurgicale et, comme l’histoire l’a montré, beaucoup plus efficace. Cette méthode a été inventée par les leaders de la révolution de 1917 destinée à abolir le servage et renverser le pouvoir du tsar (du roi). Probablement pour en mettre en place un autre – Staline. Sa méthode s’appelait – GOULAG.

• Rédacteur de NEW POINT de VIEW
Consultant en stratégie et organisation interculturelles
• Intervenant chez SKEMA BS
Contributeur à LE HUFFINGTON POST et LES ECHOS entre autres

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