Les garçons et les hommes blessés. La masculinité dans la culture américaine

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Traduction : Gauthier Nicolle-Chalot

Nous avons tous nos souffrances, nos blessures. Je n’ai jamais rencontré personne qui ait vécu une enfance de conte de fée. La douleur, les pertes et l’aliénation n’épargnent personne. Ce qui peut varier, toutefois, c’est la capacité des individus d’en parler à autrui ou même de se l’avouer. En tant que coach en développement personnel, j’ai été amené à constater que les hommes ont bien plus de difficultés à parler de leurs sentiments que les femmes. À vrai dire, dans la société américaine, la plupart des hommes n’ont sans doute jamais eu l’occasion de s’y entraîner.

Une page pas facile à tourner et ce pour plusieurs générations à venir
La société américaine est dans la tourmente. Rares sont les jours où l’on n’entend pas parler de violence sexuelle ou sociale. Les écoles touchées par des fusillades à répétition n’en sont qu’un exemple parmi d’autres. La violence et la colère générale font systématiquement les gros titres. En tant qu’Américain, coach interculturel et résident européen de longue date, on me demande souvent ce qui dans la culture américaine nourrit et finalement déclenche des actes de violence.

Certains éléments de réponse peuvent être puisés dans les travaux des interculturalistes. Il y a quarante ans, Geerte Hofstede, un des premiers chercheurs interculturels et sociologue, a mesuré le niveau de masculinité des différents pays à travers le monde. Les États-Unis ont obtenu un score de 67 (sur 100), ce qui est élevé mais pas autant que, par exemple, le Japon (95). Une différence importante réside dans ce que Hofstede nomme dans la société japonaise « un collectivisme doux » qui représente un frein à une compétition ouverte. Ce qui fait le caractère unique des États-Unis sociologiquement parlant, c’est son score d’individualisme extrêmement élevé (91) qui, lorsqu’il est combiné avec un haut niveau de masculinité, crée une mentalité cruellement concurrentielle, celle du « the winner takes all ». Alors que cette culture motivée par la performance profitait à l’économie d’une nation en croissance, elle infligeait un coût social, celui de l’isolation et de la souffrance d’un grand nombre de jeunes garçons et d’hommes.

Traditionnellement, la plupart des jeunes hommes aux États-Unis ont peu de véritables modèles de rôles masculins ou même d’endroits où ils peuvent montrer leur vulnérabilité aux autres. J’ai grandi dans les années 1970 et à l’époque, les garçons « sensibles » étaient immanquablement moqués ou chahutés. Grandir au sein d’une culture qui a nourri les archétypes de cowboys et ceux des bandes dessinées (forts, peu bavards et ne comptant que sur eux-mêmes) rendait réticent, si ce n’est inquiet à l’idée de partager ses sentiments. Ces adolescents étaient sous la pression continue de se conformer à une certaine idée de la masculinité, bourrée de non-dits : « N’aie pas de sentiments ! », « Ne pleure pas ! » et surtout « Méfie-toi des autres hommes ». Ceux qui ne voulaient pas jouer le jeu ni essayer de rentrer dans le moule se retrouvaient soit ostracisés, soit s’isolaient. Plusieurs décennies plus tard, je me demande si la situation s’est vraiment améliorée.

Les armes ne sont qu’un symptôme d’une violence psychologique profondément ancrée dans la culture américaine
J’ai entendu il y a peu l’interview de Warren Farrell, psychologue social et auteur d’un ouvrage intitulé The Boy Crisis. Il soutient que l’élément commun à tous les auteurs de fusillades dans les écoles était que presque tous n’avaient ou n’ont pas de père. Bien que ce ne soit sans doute pas l’unique facteur, je suis certain qu’il a son importance. Et j’ai beau être pour une législation très stricte des armes à feu, je reconnais que ce n’est qu’une partie de la solution. Les armes ne sont qu’un symptôme d’une violence psychologique profondément ancrée dans la culture américaine. La racine du problème est l’isolement émotionnel, et il faut à tout prix y apporter une réponse.

Farrell n’est pas le seul spécialiste à avoir tiré la sonnette d’alarme à propos de ce malaise social grandissant. Ces dernières années ont vu nombre de psychologues participer aux talk-shows. Et ils clament tous le besoin vital des hommes de trouver une forme d’exutoire pour leurs émotions et de partager leur douleur avec autrui. Bien entendu, le premier et le plus important compagnon ou « pote » pour un jeune garçon est son père. Cependant trop de pères sont absents ou ressentent une gêne à l’idée d’une discussion ouverte avec leur fils. Probablement parce qu’ils se cantonnent au rôle qu’ils ont appris (inconsciemment) auprès de leur propre père.

Il est possible qu’une métaphore plus appropriée de la violence consisterait à la comparer à la mauvaise herbe d’un jardin : ses racines sont profondes et pas si faciles à extirper. Dans une culture du « the winner takes all » « le gagnant ramasse tout » ce sont les champions qui conservent ce pouvoir et l’affichent sans complexe. James Hollis, le célèbre psychanalyste jungien, est sans doute celui qui touche de plus près la racine du problème. Dans son œuvre Under Saturn’s Shadow: the Wounding and Healing of Men, il identifie le complexe du pouvoir à « la force centrale de la vie des hommes… qui les guide, qui les blesse et qui les pousse à blesser les autres. »

À leur grand étonnement, plus de 600 hommes se sont présentés à l’événement.
La bonne nouvelle, c’est que je commence à entrevoir une reconnaissance et une volonté croissantes chez les hommes de redéfinir leurs attentes et leurs rôles sociaux. En effet, certains signes montrent que les pères américains ont commencé à se révéler physiquement autant qu’émotionnellement à leur fils. Une manifestation réconfortante de cette tendance a eu lieu en décembre dernier dans une petite ville du Texas. The Guardian a rapporté l’histoire d’un collège qui, alors qu’il avait été décidé d’organiser un « Petit-déjeuner avec papa » pour 150 adolescents, a vu sa direction s’inquiéter à l’idée que des dizaines d’élèves assisteraient à l’événement sans accompagnateur. Pour s’assurer que tous les jeunes garçons aient au moins un papa « de remplacement », elle a publié une offre dans un journal local faisant appel à 50 volontaires. À leur grand étonnement, plus de 600 se sont présentés à l’événement.

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Les archétypes ne sont pas modifiables facilement dans la programmation collective de l’esprit américain
Un signe plus récent d’un changement progressif des attitudes peut s’observer à travers le succès inattendu du film Call Me By Your Name, film indépendant et à faible budget. Même s’il ne rivalisera jamais avec une adaptation de bande dessinée de science-fiction au box-office américain, son succès est révolutionnaire pour deux raisons : premièrement, il met en scène un adolescent homosexuel qui ne se suicide pas (et ne se fait pas tuer) à la fin et deuxièmement, il brosse le portrait d’un père compréhensif qui, découvrant l’attirance de son fils pour les autres hommes, s’assoie et engage avec lui une discussion à cœur ouvert – sans colère, sans honte, sans jugement. Il serait difficile de surestimer l’impact émotionnel que cette scène finale a eu sur tous les hommes américains, indépendamment de leur orientation sexuelle. Si les pères des banlieues du Colorado peuvent regarder au-delà de l’homosexualité d’Elio et se voir dans la douleur causée à un adolescent par un premier amour de surcroît impossible, alors peut-être que nous, en tant que pays, commençons à tourner une page.

Une « page » pas facile à tourner et ce pour plusieurs générations à venir. Les archétypes ne sont pas modifiables facilement dans la programmation collective de l’esprit américain. Cependant, les efforts fournis pour éduquer les jeunes et créer une définition plus nuancée de ce que signifie « être un homme » les soulagera de la pression à se conformer à un idéal impossible. Certes, tous les « gagnants » ne sont pas des brutes, tout comme certains garçons peuvent ne pas vouloir ou ressentir le besoin de s’ouvrir aux autres… mais cette possibilité devrait exister pour ceux qui le désirent. De plus, les femmes comme les hommes ont besoin de s’exprimer sur les valeurs de compassion et d’intégration sans craindre d’être taxés de « mous » ou de « faibles ».

En tant qu’Américain, je suis d’un naturel optimiste. Je sais que c’est à notre portée. L’empathie pour la douleur des groupes, auxquels on ne s’identifierait pas habituellement ou spontanément, fait également partie des traditions américaines. Il faut commencer par tendre la main aux victimes de l’exclusion et engager un dialogue : d’enseignant à élève, de voisin à voisin, de mère à fille, de père à fils. Pas de textes, ni de tweets, mais d’authentiques conversations où l’on écoute avec sa tête et avec son cœur. Au début cela ne sera pas aisé, mais c’est un mal nécessaire. Comme je le disais, nous avons tous nos souffrances.

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Coach senior en interculturel & expatriation • Coach en développement professionnel et personnel chez Pétillances (Luxembourg) et Terres Neuves (Paris) • Trilingue: anglais, français, chinois mandarin

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Alex Lagardere
Guest
Alex Lagardere

Bonjour Denis,
Je souhaiterai vous remercier pour la délicatesse de votre article sur la question du masculinisme qui est d’une réalité dès plus frappante. Dans un monde ou tout change, les êtres humains de sexe masculin sont aussi en train d’évoluer.
D’ailleurs, la question francaise est en cours comme le montre l’ouverture de ces 2 nouveaux podcast:
– Les couilles sur la table
– The boys club
Chacun ayant une approche differente :)

J’espère ainsi ajouter une petite pierre à la complexité du sujet.
Alex

Guy Homme
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Guy Homme

Article très intéressant qui me fait personnellement réaliser l’importance qu’ont eu pour moi certaines personnes en me permettant justement d’extérioriser mes douleurs et frustrations par la parole (je ne parle pas de psys mais d’amis intelligents et empathiques).
Coïncidence ou non, j’ai arrêté la boxe quelques temps après avoir fait leur rencontre.
P.S. Je ne crois pas aux coïncidences.