Mon métronome russe – phénomène culturel du temps

« L’erreur la plus grave en ce qui concerne le temps est de le considérer comme une réalité simple » — Edward T. Hall

Qu’est-ce que le temps ?
Comment le définir ?
N’y-a-t-il pas autant de perceptions du temps que d’individus ?

Chaque type de société développe sa propre culture du temps.
Le succès que connaissent en France toutes les formations qui comportent le mot « gestion du temps » ne fait que refléter une réalité devenue priorité. « Maîtriser son temps, gagner du temps, ne pas perdre son temps… » – le tout reflète plus que nous ne le pensons notre culture occidentale. Selon Durkheim : « Tous les individus composant une société partagent un entendement commun du temps : il est une donnée de la conscience collective ». Chaque type de société développe donc sa propre culture du temps.

Les deux conceptions qui prédominent au sein des sociétés actuelles sont les suivantes : le temps linéaire et le temps cyclique. Le contexte économique mondial amène ces deux conceptions du temps à cohabiter de plus en plus souvent : il serait donc dangereux, comme souvent dans notre domaine,  de cristalliser une société dans l’une ou l’autre catégorie.

 

 

Le temps en Occident

metronome-russe-phenomene-culturel-du-tempsEn Occident, la différence entre passé, présent et futur est très marquée. Loin d’être universelle, cette conception du temps linéaire y est prédominante. La succession des événements est conçue comme rectiligne : aucun événement ne peut arriver plus d’une fois. Aucun recommencement n’est possible. Sans effacer le passé, tout s’ajoute, se cumule. On nourrit le présent pour féconder le futur. Le présent est vécu pour préparer les enchaînements souhaités du futur. Le futur c’est ce qui est à construire, ce que l’on va conquérir et ce que l’on veut devenir, raison pour laquelle nous imaginons, faisons des projets, des plans et des prévisions rationnelles.

Aussi, les Occidentaux ont-ils tendance à penser qu’un projet commencé ne pourra qu’être terminé, sans trop d’arrêts. Nous avons tendance à concevoir le temps en nombres de tâches accomplies. Combien de fois ces dernières semaines avez-vous demandé aussi bien dans votre vie personnelle que professionnelle : «  Le dossier est clôturé ? C’est fait ? C’est terminé ? »

 

 

Le temps en Russie

En Russie, nous l’avons vu, le temps est double : un temps civil et un temps religieux. Mais surtout, l’approche du temps dans ce que l’on appelle les sociétés « traditionnelles » et non occidentales est cyclique ou encore circulaire. Cette conception du temps fait référence aux mythes et à une vision cyclique des événements : vous l’aurez compris, contrairement à la conception linéaire, des cycles identiques se succèdent sans fin ; il y a une harmonie entre les rythmes de la vie humaine et les cycles naturels.

Il n’y a pas de démarcation aussi nette entre le passé, le présent et le futur. Les trois s’interpénètrent. Le passé et le futur se fondent dans le présent et c’est dans ce dernier que les acteurs vivent. Dans ces sociétés, le passé revêt une importance capitale. Par conséquent, les projets qui sont élaborés sont en fonction de ce passé qui jouit d’un certain prestige. Le passé leur permet de préparer l’avenir car c’est à cause, ou plutôt grâce à ce passé que le présent existe. Le présent et le futur sont une simple continuation du passé, que l’on connaît mieux. Plutôt que de prévoir, faire des plans pour le futur, l’on préfère adopter dans ces sociétés la prévoyance en s’assurant de laisser un héritage digne de celui que l’on nous a transmis.

 

Comprendre les différences

Ma vie en Russie m’a obligée à ne pas me contenter d’opposer nos deux modes de pensée. Au contraire, les différences constatées m’ont permis de comprendre puis d’enrichir ma conception du temps. En arrivant à Moscou, l’immensité de la ville m’a fait peur. J’ai eu l’impression que j’allais, en raison de l’espace, perdre beaucoup de temps pour me déplacer d’un point à un autre. Je me suis réfugiée dans mon mode de pensée en décidant de segmenter la ville, de découvrir Moscou quartier par quartier pour mieux mesurer le temps que me prendrait chacun de mes déplacements quotidiens.

Car le rapport espace-temps ne peut être occulté : c’est en fonction de la taille de l’espace qui nous entoure que nous concevons aussi le temps. Ces deux notions, temps et espace sont fortement liées. Comment définit-on le proche et le lointain en Russie ? En fonction de la taille de l’espace qui nous entoure, au sein d’un pays grand comme un continent. Ainsi, passer quelques heures en voiture pour partir à la datcha, pour faire ses courses en dehors de Moscou n’a jamais été qualifié de « perte de temps » par mes amis russes : ils avaient conscience de l’état des routes et de ce fait un rapport espace-temps qui ne comportait pas les mêmes variables.

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© Peter Kogler: Dirimart 2011. Manuel Gorkiewicz

Mais au-delà de la notion de proche et de lointain, l’idée de « perdre du temps » n’est-elle pas toute occidentale ? La première fois que l’on m’a demandé si j’étais la dernière dans la file d’attente, j’ai répondu spontanément « oui » avant de voir mon interlocuteur partir … pour revenir quelques dizaines de minutes plus tard et me demander de prendre position sur sa place dans la queue ! Il avait tout simplement profité de l’attente pour aller régler d’autres affaires.

Comment pouvais-je concevoir que cet espace était resté le sien, alors qu’il s’était absenté pendant le temps d’attente imposé à tous ? J’ai vite appris à “savoir attendre” en aménageant à mon tour ces moments. J’ai décidé de les rendre plus consistants en faisant d’autres choses pendant ce temps. Dans une approche polychrone il n’y a pas d’ordre admis permettant de savoir qui doit être servi, de numéros pour savoir qui a attendu le plus longtemps. J’ai souvent eu une impression de confusion, de brouhaha dans ces espaces publics alors qu’en fait ils répondent à une autre logique.

Les horaires méritent qu’on s’y attarde: ils peuvent eux aussi fluctuer selon une logique qui nous dépasse au début. Les pauses au sein des services réservent des surprises : celles de la Poste russe ont toujours débuté à mon arrivée au guichet. Le « sanitarni dégne » ( le jour du ménage) quant à lui décidait régulièrement que c’était le printemps.

C’est en travaillant que j’ai saisi à quel point notre rapport au temps était marqué par notre culture. Dans la culture occidentale, le moindre retard doit être accompagné d’excuses. Un apprentissage imposé très tôt au nom du respect accordé à une valeur proche du sacré : la ponctualité. Nous considérons le temps comme une réalité tangible qui crée de l’ordre dans la vie. Un ordre que les choses et nous-mêmes devons respecter : priorités, horaires et programmes sont là pour nous rappeler que nous ne pouvons faire qu’un nombre de choses limité dans un laps de temps donné.

En Russie, la communication interindividuelle est au centre : la priorité est donnée aux échanges sociaux, pas aux horaires. Il est admis que l’on puisse faire plusieurs choses en même temps : chacune peut donc être interrompue par une autre qui modifiera le cours des activités de la journée. La distinction très nette qui est imposée dans notre société occidentale entre le privé et le professionnel est beaucoup moins marquée : un impératif privé trouvera sans difficulté sa place dans le déroulement de la journée de travail. De même, si l’on est en train de travailler sur un dossier, on repoussera sans problème la pause déjeuner. D’ailleurs, n’avez-vous jamais ressenti une certaine frustration en devant vous arrêter, alors que vous êtes en pleine créativité, parce que sonne l’heure du déjeuner ?

Cette fameuse pause déjeuner « à la française » n’existe pas en Russie. Cela peut expliquer souvent le sentiment que les journées sont plus longues : cette pause coupe, l’air de rien, les journées en deux. Son absence explique aussi le fait que nous sommes surpris au début de voir, à toute heure de la journée, des personnes en train de déjeuner.

En revanche, il y a un moment, typique à mon sens, qui n’accorde aucune place à une pause : la fièvre de la fin du mois. Ces derniers jours pour atteindre l’objectif, terminer un projet surprennent toujours ceux qui osent douter que le temps sera suffisant. Ces temps forts de fin de mois peuvent trouver des explications dans l’histoire, notamment si l’on se penche sur la période soviétique. L’excellent ouvrage de Tamara Kondratieva «  Les Soviétiques, un pouvoir, des régimes » nous permet de découvrir les régimes de travail via l’historien russe A. Sokolov qui nous rappelle que le travail se faisait par saccades: « Les entreprises travaillaient à un rythme irrégulier, d’abord une somnolence, ensuite une fièvre ». Même si les conséquences de ce système au niveau de l’organisation du travail ont été critiquées, il semblerait néanmoins que ces années aient fortement marqué le rapport des Russes au travail. Mais se réfugier dans l’histoire de la Russie pour expliquer aujourd’hui le rapport des Russes au travail me paraît simpliste.

metronome-russe-phenomene-culturel-du-tempsCertes les organisations et la hiérarchie sont encore marquées par l’histoire, mais force est de constater que l’économie ne peut qu’imposer la conception linéaire pour atteindre les résultats fixés. Cela ne signifie pas pour autant, comme on le lit souvent, qu’il n’y a plus de spécificités culturelles. La tenue d’une réunion, une négociation ou la présentation d’un projet ne pourront pas bien se dérouler si l’on omet l’approche du temps polychrone des Russes. Alors que nous avons tendance à aborder les choses les plus importantes en premier, à rentrer dans le vif du sujet pour garantir dès les premières minutes une réunion efficace, il faudra vite comprendre en Russie que prendre le temps de savoir comment va votre interlocuteur, sa famille et donner des nouvelles vous concernant, pas que professionnellement, sera tout sauf « une perte de temps ».

Notre façon de qualifier ce qui est important et ce qui est secondaire sera souvent tout l’opposé de celle avec qui nous allons être amenés à travailler. Ce qui chez nous relève du détail ne l’est pas forcément en Russie. Aussi, il n’est pas si surprenant d’assister à un rush de fin de mois pour solutionner des points que nous aurions peut-être traités en priorité pour pouvoir rapidement les considérer comme appartenant au passé.

 

Carpe Diem

La Russie c’est aussi ce rapport au passé dont on n’ose pas toujours parler. Ou dont on parle trop. La façon de se parler, de s’interpeller, de défendre sa place, de définir l’espace, de s’imposer, de partager, de ne pas se projeter sont autant de choses qui reflètent, pour moi, la place de ce passé en Russie. Un passé que l’on transmet. Et qui ne fait que refléter une approche cyclique du temps. J’ai souvent entendu, de la bouche de toutes les générations que je côtoyais : «  Le pire est toujours à venir. » Un pessimisme marqué. Un destin accepté qui explique aussi une certaine force face aux événements, aux imprévus.

Pourtant, même si cela peut paraître à première vue contradictoire, c’est en Russie que j’ai appris, en découvrant une nouvelle approche du temps, à savourer une maxime toute latine : Carpe Diem. Se projeter, tout planifier, évoquer et préparer ma retraite ne pouvaient que faire rire de bon cœur mes interlocuteurs. Mon approche linéaire toute droite et toute tracée allait apprendre à s’arrondir pour comprendre et savourer une culture, où ce qui compte est de vivre chaque jour de manière adéquate.

Les Français sont, dit-on, intellectuellement monochrones mais leur comportement est polychrone : j’ai pris conscience de cette pluralité en vivant en Russie. Mon temps ne se limitait pas à un agenda bien rempli, à des projets planifiés et aboutis, à un décompte d’heures et de minutes. Plutôt que de toujours chercher à le gagner et à ne pas le perdre, j’ai découvert que je pouvais surtout le construire.

Alors que l’on reproche à la Russie de se réfugier à la moindre contrariété dans son passé, la conception du temps en Russie ne nous rappelle-t-elle pas au contraire que c’est en tenant compte de notre passé, tout en vivant pleinement dans le présent que nous construisons notre futur ?

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