Différences sociales d’expatriation : homme / femme

C’est la 2ème partie de la trilogie “Conversations interculturelles” avec plusieurs couches de teinte sociologique attisant l’intérêt de tous.

Stéphanie Dehling-Prusinski est spécialiste de l’expatriation au féminin. Son job peu ordinaire consiste à accompagner les femmes qui désirent s’expatrier en Russie et de leur donner les clés pour partir vivre dans ce pays, s’y intégrer facilement et s’épanouir professionnellement.

J’ai questionné cette française, ayant vécu la Russie de l’intérieur pendant quelques années et fini par devenir coach pour femmes, pour deux raisons principales: analyser la différence entre les hommes et les femmes en expatriation, et connaître son “point de view” sur la Russie.

 

Quelles sont, selon vous, les différences entre expatriation au féminin et au masculin ?

Le conjoint joue un rôle clé au cours de la décision d’expatriation. Son attitude vis-à-vis de la proposition de mobilité internationale, de même que ses réticences personnelles, familiales et surtout professionnelles influent fortement sur l’acceptation ou le refus de la mobilité. La décision d’expatriation est le résultat d’un processus de décision au sein du couple où interviennent différents éléments.

Tout d’abord, la situation familiale. La perception qu’ont les conjoints du pays d’expatriation joue un grand rôle dans la décision d’expatriation. Ici s’expriment des peurs, des croyances par rapport au pays qui peuvent aussi trouver leurs origines dans les échos que les femmes ont pu avoir en se renseignant sur le pays d’expatriation. Dans le cas de la Russie, de nombreuses femmes me contactent avant de partir en évoquant une peur bien ancrée : la femme russe suivie du climat.

La domination masculine caractérisant nos sociétés, semble s’immiscer dans le couple…
Sur ce point, un facteur non négligeable est la place accordée aux femmes dans la société du pays d’accueil, puisqu’elle conditionne dans ce cas les possibilités socioprofessionnelles que la conjointe pourra trouver sur place. La maîtrise de la langue – même élémentaire – facilite les choses : on pourra se faire comprendre et communiquer en arrivant à l’étranger. Une barrière en moins.

differences-sociales-expatriation-femme-hommeEnsuite, la situation professionnelle. Selon le stade de la carrière des deux conjoints, l’expatriation apparaît soit comme une occasion, soit comme une contrainte. Lorsque le conjoint n’a pas d’enfants et que sa carrière n’est pas encore bien établie, l’expatriation peut être l’occasion de faire des études, de s’accorder une pause, d’apprendre une langue etc… L’expatriation peut être aussi à ce moment-là pour le couple une pause provisoire pour fonder une famille. En revanche, lorsque la carrière du conjoint est déjà bien établie, que les enfants poursuivent leurs études, l’expatriation entraîne des contraintes plus lourdes pour lui que pour les enfants.

La situation professionnelle apparaît donc comme un facteur déterminant dans la prise de décision : l’expatriation remet en cause dans ce cas l’équilibre que le couple a trouvé dans la gestion des deux carrières et de la sphère familiale. Dans la majorité des cas, l’expatriation entraîne un changement de situation professionnelle pour le conjoint. Peu d’emplois pouvant être transportés, elle implique une suspension de carrière, une réorientation professionnelle. Ce changement de situation professionnelle est vécu différemment selon qu’il a été imposé ou choisi par la conjointe une fois expatriée.

Le conjoint hésite parfois à exprimer ses craintes pour se conformer au rôle du « suiveur », traditionnellement endossé par la femme dans nos sociétés. Ensuite, dans le cas des couples à double carrière, l’expatriation impose un choix : à quelle carrière donner la priorité ?

A cette étape, le couple se mobilise autour du projet professionnel qui optimisera le bien-être du couple. En d’autres termes, le couple opte pour la situation professionnelle qui lui permettra de tirer le plus d’avantages. Les conjoints maximisent les gains potentiels pour la famille en accordant la priorité à la carrière la plus valorisante à long terme. La structure du marché de l’emploi et les ressources potentielles futures de l’homme étant plus prometteuses dans nos sociétés, la carrière de la femme est plus souvent mise en retrait. Les conjoints n’ont donc pas le même pouvoir lors de la prise de décision. Le conjoint qui dispose du salaire plus élevé a, de fait, plus de poids dans la négociation du couple.

Les identités de genre attribuent aux hommes un rôle dominant…
Au-delà du marché de l’emploi et des gains potentiels des conjoints sur ce marché, les identités de genre continuent aussi à attribuer aux hommes un rôle dominant, leur attribuant plus de responsabilités et de poids dans la prise de décision. Le rôle de la femme est ici clairement en retrait et caractérisé par le sacrifice, le courage, le travail « dans l’ombre », alors que le rôle de l’homme semble être tourné vers les activités extérieures, socialement et économiquement reconnues et valorisantes : la domination masculine qui caractérise nos sociétés, semble s’immiscer dans le couple jusqu’à structurer la répartition des rôles des conjoints.

La domination sociale masculine, qui a tendance à être moins visible lorsque le couple parvient à concilier la carrière de l’homme et de la femme, est réactivée par l’opportunité d’expatriation qui impose un choix – la priorité doit être donnée à l’une des deux carrières : l’homme accepte la mutation à l’étranger, qui va accélérer sa carrière, alors qu’elle mettra en retrait voire sacrifiera celle de la femme.

Ces éléments sont importants dans la prise de décision, car à ce moment-là c’est la voix du couple et le rôle de chacun, tel que la société le définit, qui s’expriment. La prise de décision reflète une discrimination sociétale latente : la carrière de monsieur, et le salaire associé, priment sur celle de madame qui va retrouver un rôle plus traditionnel – s’occuper de sa famille. Aussi c’est un nouveau « nous » (le couple, mari et femme) qui s’apprête à se redéfinir à l’étranger.

 

Particularités de l’expatriation féminine en Russie ?

Il peut être difficile pour une femme de gérer ce changement de rôle en partant vivre en Russie : c’est ce que j’appelle le choc identitaire qui se produit souvent avant le choc culturel proprement dit. La femme expatriée peut avoir le sentiment de tenir, temporairement, le rôle que son éducation a pu inconsciemment lui octroyer : prendre soin de son mari et s’occuper de la maison et de ses enfants.

Il est plus compliqué pour une femme expatriée en Russie de se sentir autant à sa place de femme que dans d’autres pays
Pourtant, les femmes russes peuvent justement venir la perturber en lui renvoyant un effet miroir peu flatteur : actives, indépendantes financièrement, mères, mariées ou divorcées elles donnent souvent l’impression d’avoir « tout choisi » plutôt que d’avoir « fait un choix entre famille et carrière » comme a du le faire la femme expatriée. Aussi, est-il peut-être plus compliqué pour une femme expatriée en Russie de se sentir autant à sa place de femme que dans d’autres pays.

Je constate une évolution non négligeable de cette définition du rôle de la femme avec les jeunes femmes expatriées en Russie : pour elles se faire accompagner, trouver sa place, apprendre le russe pour pouvoir plus facilement travailler a été pensé avant le départ. Il n’est pas question pour cette nouvelle génération de passer ces quelques années en Russie sans pouvoir les valoriser au retour.

 

Et quant aux hommes ?

L’expatriation est souvent vécue comme un véritable tremplin professionnel
Pour les hommes qui sont expatriés, l’expatriation est souvent vécue comme un véritable tremplin professionnel et elle est avant tout professionnelle. Ils sont plus accompagnés pour pouvoir rapidement trouver leur place au sein d’un nouvel environnement professionnel et culturel dans le cadre de leur poste : acquisition de nouvelles compétences en matière de management d’équipes interculturelles, postes à plus fortes responsabilités. Expatriés, ils occupent des postes de dirigeants dans un pays où la hiérarchie est très marquée et où le rôle du chef, fort, est encore très respecté.

La féminisation des carrières à l’international est encore timide dans le secteur privé, mais plus affirmée dans le secteur public. Pour les hommes qui suivent leur femme, il est plus difficile d’affirmer ce « choix » en raison du rôle que la société leur attribue : des meneurs plutôt que des suiveurs, ceux qui font vivre la famille. Mettre entre parenthèses sa carrière professionnelle le temps de l’expatriation de son épouse est un choix difficile à assumer pour un homme. Que ce soit en France ou en Russie.

Et force est de constater aussi pour eux qu’aucune structure « masculine » n’existe. La majorité des associations francophones ou anglophones étant, par la force des choses, dédiées et pensées par des femmes pour des femmes.

La trilogie de Stéphanie Dehling-Prusinski

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George Simons
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While I find little to contest in Dehling-Prusinski’s article, I would like to add a footnote. That is, that many women who have “followed” into expatriation have met the challenge with a great degree of creativity and productivity.

I would like to cite the example of our own field of intercultural praxis, where countless such women, beginning often by teaching their native language in their new country and realizing the importance of culture for the understanding of the language, delved into intercultural matters and have gone on to become consummate professionals, bringing with them both the on-the-ground experience of their expatriation and often by launching out into further studies in the field.

While I don’t have precise numbers, in SIETAR itself, I would guess that at least from the lists I have been privileged to see, that 80% or more of our membership is female. While this may be partially due to intercultural communication and coaching being a “soft science,” and “relationship oriented” with some gender cultural influences, I think it is also to an important degree due to the dynamic I have mentioned above.