Goldman Sachs, l'IA va dissiper l'inflation. AI will bring down inflation. ИИ успокоит инфляцию

L’IA va vaincre l’inflation, c’est le marketing de Goldman Sachs. Ça devrait suffire à inquiéter tout le monde…


Chaque jour, l’information de toutes les couleurs et de toutes les tailles se déverse de partout. Et c’est sur la base de cette cacophonie que, d’une ménagère aux professionnels de tout acabit, se prennent les décisions — des plus anodines aux plus cruciales. Mais il y a un bémol. Quelle est l’approche de chacun face au déchiffrage d’un flot d’information sans fin, notamment celui des spécialistes? Car, aujourd’hui, un spécialiste, un manager ou un expert, ce ne sont que des mots, qui entraînent très rarement des compétences réelles, mais plutôt une totale absence de responsabilité pour leur carence.

La formule miracle de Wall Street

Goldman Sachs vient de publier sa nouvelle analyse de la modernité: à un moment donné, l’intelligence artificielle devrait devenir un facteur désinflationniste. Autrement dit, nous allons bientôt tous couler des jours heureux. De quelle manière?

Goldman Sachs, l'IA va dissiper l'inflation

Pour l’heure, l’IA commence à exercer une pression haussière sur les prix à la consommation aux États-Unis — via la hausse du coût de l’électronique, des logiciels et de l’électricité — avant même que la croissance plus large de la productivité induite par cette technologie ne commence à contenir l’inflation.

Business Insider, résumant l’analyse de Goldman Sachs, a identifié trois canaux principaux par lesquels l’IA contribue actuellement à la hausse de l’inflation:

  1. Premièrement, la demande en forte croissance d’infrastructures pour l’IA a entraîné le renchérissement de composants électroniques clés (tels que la mémoire numérique et les batteries), ce qui fait grimper le coût des périphériques informatiques et se répercutera vraisemblablement dans les prochains mois sur les prix des smartphones et des ordinateurs personnels.
  2. Deuxièmement, les entreprises du secteur des logiciels augmentent leurs prix à mesure qu’elles intègrent des fonctionnalités basées sur l’IA dans leurs produits. Goldman Sachs cite des exemples concrets: la hausse du coût de l’abonnement à M365 de Microsoft, ainsi que les augmentations de prix d’Adobe, Duolingo et Intuit — liées au déploiement d’outils fondés sur l’IA.
  3. Troisièmement, la consommation croissante d’électricité par les centres de données entraîne une hausse des tarifs dans certaines régions des États-Unis. Selon les estimations de Goldman Sachs, ce renchérissement de l’électricité pourrait ajouter 0,1 à 0,2 % à l’indice global des dépenses de consommation personnelle au cours des prochaines années.

Selon la banque, la pression inflationniste liée à l’IA a ajouté environ 0,3 % à l’indice annuel de base des dépenses de consommation personnelle au cours de l’année écoulée, et environ 0,1 % à l’indice de base des prix à la consommation. Goldman Sachs anticipe un effet similaire au cours de l’année suivante.

Certes, on pourrait arguer que 0,1 % ou 0,3 %, ce n’est pas de l’inflation — que c’est insignifiant. Et que tous ces calculs pointilleux après la virgule n’intéressent personne, hormis ceux qui les publient avec un air doctoral. Mais c’est précisément dans leur conclusion que se cache le plus intéressant.

Néanmoins, les analystes ont noté qu’à terme, l’IA devrait devenir un facteur désinflationniste, à mesure que la croissance de la productivité se diffuse dans l’économie, que les coûts de production baissent et que l’efficacité s’améliore.

Goldman Sachs, l'IA va dissiper l'inflation

Deux constellations de questions

Constellation 1

Mais dites donc. N’allons-nous pas, une fois de plus, percuter de plein fouet le paradoxe de Jevons? Paradoxalement, les “experts” n’en parlent que fort rarement.

Je l’avais déjà décrit dans l’un de mes articles précédents, bien que sous un angle radicalement différent: Comment sommes-nous devenus plus bêtes. Pourquoi l’abondance de connaissances ne nous pousse-t-elle pas à apprendre davantage? Mais dans le contexte de la présente analyse, ce paradoxe éminemment humain semble bien parti pour confirmer, une fois de plus, la justesse de Jevons.

En bref: en 1865, William Stanley Jevons a établi que

à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité, avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer. En particulier, ce paradoxe implique que l’introduction de technologies plus efficaces en matière d’énergie peut, dans l’agrégat, augmenter la consommation totale de l’énergie.

En plus simple: l’augmentation de la consommation dépasse (toujours) les gains d’efficacité. C’est le serpent qui se mord la queue. En voici quelques preuves.

  • Depuis que l’humanité a commencé à utiliser le pétrole, celui-ci n’a jamais supplanté le charbon (le combustible fossile le plus polluant après la tourbe). Le pétrole s’y est simplement ajouté, car il répond à des usages tout à fait différents.
  • Le gaz n’a pas non plus supplanté aucune des sources d’énergie existantes. Il s’est simplement ajouté aux autres.
  • Avec le nucléaire — même histoire.
  • Nos voitures consomment moins qu’avant, mais cela n’engendre aucune économie d’énergie. Au contraire, nous ne cessons d’augmenter le parc automobile. D’abord, tout le monde veut une vie de plus en plus moderne et confortable. Et puis, nous sommes en capitalisme: il faut donc vendre toujours davantage.

Ainsi, lorsque les analystes de Goldman Sachs affirment que “à terme, l’IA devrait devenir un facteur désinflationniste à mesure que la croissance de la productivité se diffuse dans l’économie, que les coûts de production baissent et que l’efficacité s’améliore » — nul doute, ils connaissent la loi de leur ancêtre économiste britannique, mais l’ignorent commodément.

Goldman Sachs, l'IA va dissiper l'inflation

Constellation 2

Au vu de ce qui précède, de telles déclarations émanant des Goldman Sachs et consorts ne relèvent-elles pas d’un simple neuromarketing? Autrement dit, d’un mensonge savamment camouflé en conseil économique de haute volée, dont le but est d’orienter l’épargne des professionnels et des particuliers — lire: des sommes colossales — dans la direction bien précise souhaitée par une certaine minorité?

Et n’y a-t-il pas des intentions lobbyistes de la part de ce mastodonte américain, dans le contexte des tentatives européennes de réguler par la loi le déploiement et l’usage de l’intelligence artificielle? Sans parler de la course internationale aux capitaux pour financer la création d’une IA nationale — fort coûteuse, au demeurant?

Pour mémoire: depuis sa fondation en 1869, cette corporation financière s’est illustrée à maintes reprises dans l’actualité mondiale — et pas toujours sous les traits d’un ange. Par exemple, la création par Goldman Sachs de produits financiers dérivés lors de la crise des subprimes et de la crise de la dette souveraine grecque a contribué à la crise financière de 2007–2011, dont toute la planète a subi la secousse. Et cette talentueuse firme est classée institution financière d’importance systémique par le Conseil de stabilité financière.

Une autre question s’impose: sous couvert d’expertise financière, Goldman Sachs ne chercherait-il pas à faire avaler des couleuvres au monde entier?

À l’époque de la Révolution industrielle, leurs prédécesseurs — les détenteurs de capital et leurs banquiers — affirmaient de la même façon que la diffusion de la machine à vapeur au XIXͤ siècle conduirait à une efficacité accrue — et donc à une baisse des coûts et de la consommation des ressources. Sauf que l’histoire a démontré exactement l’inverse. Et à un tel point que, de nos jours, personne ne sait, en réalité, comment s’extraire de ce cercle vicieux de notre consommation vorace. Car dans la nature humaine, la croissance de la consommation dépasse toujours la croissance de l’efficacité.

Ici, on pourrait certes objecter que le paradoxe de Jevons s’applique avant tout à la consommation d’énergie. Mais son mécanisme profond est universel: tout gain d’efficacité engendre une demande accrue — et donc des coûts supplémentaires. L’inflation n’étant rien d’autre que l’expression monétaire de cette loi inexorable.

Et dans le paradigme capitaliste, où le concept de profit ne connaît aucun plafond, l’effet Jevons ne fait que se décupler.

In fine, la course à l’IA d’aujourd’hui n’est-elle pas tout simplement la énième stratégie de néocapitalistes effrénés et définitivement déchaînés pour attirer toujours plus de capital — et avec lui, la puissance (dans tous les sens du terme)? Seulement, désormais à une échelle bien plus globale que lors des trois précédentes révolutions industrielles — la vapeur, l’électricité et les technologies de l’information.

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Marketing

C’est une évidence: la course à l’IA se mène dans des intérêts capitalistes. Et l’immense majorité des fables débitées par les “experts” autour de l’IA et du néocapitalisme qui l’a enfantée visent à embellir — voire à maquiller — la réalité.

Allons droit au but.

Quel est le principal levier — après le capital — pour la survie et le développement de toute entreprise dans un contexte de concurrence acharnée? Le marketing!

Or ma définition du marketing est des plus laconiques: c’est l’art de vendre régulièrement ce qui n’est pas vital pour l’acheteur — voire ce dont il n’a pas besoin. Et ceci est nécessaire, parce que dans le capitalisme la croissance économique (entendez: le profit) est notre alpha et notre oméga. D’où les collections saisonnières, chaque année. Et pourquoi cette croissance sans fin? Parce que, comme dit plus haut, dans le paradigme capitaliste, le concept de profit ne connaît aucun plafond.

Voilà, c’est tout. Le serpent se mord la queue.

Meredith Whittaker — chercheuse en éthique de l’IA, présidente de la Signal Foundation et cofondatrice de l’AI Now Institute — attaque ouvertement les géants de la tech et les acteurs de la course à l’IA pour leur rhétorique, qui présente l’IA comme une force quasi divine ou prophétique. Selon elle, ce narratif religieux sert avant tout à concentrer le pouvoir entre les mains de quelques corporations dominantes — au détriment de la démocratie et de l’intérêt général. L’IA est utilisée pour renforcer l’emprise des géants technologiques (Google, Microsoft, Amazon, etc.) sur l’infrastructure numérique et les données, engendrant une asymétrie de pouvoir colossale. Elle définit également l’IA comme une dérivée du modèle publicitaire: l’IA n’est pas une évolution technologique inéluctable, mais le produit direct du capitalisme de surveillance et du modèle économique de la publicité en ligne. Les modèles d’apprentissage profond contemporains reposent sur l’accumulation massive de données personnelles collectées par les grandes entreprises technologiques — faisant de la surveillance de masse le fondement même de toute l’industrie de l’IA.

Marketing! La société des euphémismes. L’habillage des véritables intentions en une brume rose à l’horizon. Or l’horizon, comme chacun sait, est une ligne imaginaire qui recule à mesure que l’on avance.

“Actuellement, les prix montent et continueront encore à monter dans un avenir proche, ce qui est normal en raison du transfert économique inévitable du coût des éléments vers le produit final. Mais après cela — là-bas, à l’horizon — tout se stabilisera et l’inflation s’arrêtera. Car désormais nous avons l’intelligence artificielle…”

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