L’obscurantisme est de retour en Europe — et il se croit progressiste
Védrine et Godelier
Le wokisme est en train d’envahir en France les milieux universitaires et de la recherche…
* Wokisme — mouvement apparu aux États-Unis dès les années 1960, mais resurgi avec force dans les années 2010; originellement centré sur la justice sociale, raciale et sexuelle, s’est progressivement transformé en dogme aux accents obscurantistes.
MAURICE GODELIER (anthropologue français, directeur d’études à l’EHESS):
Un des défis internes pour l’Occident est ce qu’on désigne par «wokisme» et sa version extrême qu’est la cancel culture. Il en ressort qu’aux États-Unis et en Europe, le dialogue entre beaucoup de gens est devenu difficile, voire impossible. Cette idéologie est en train d’envahir en France les milieux universitaires et de la recherche.
Le wokisme n’est pas la conséquence du «postmodernisme» des philosophes français, Derrida et autres, qui demandaient que l’on déconstruise les sciences sociales. Il existe deux façons de déconstruire une science, quelle qu’elle soit, sachant que la déconstruction est un moment qui s’impose à toutes les sciences, sociales ou non : soit on déconstruit une science pour la reconstruire avec plus de rigueur et d’efficacité analytique, soit on la déconstruit pour la dissoudre et la faire disparaître. Le wokisme a choisi la seconde voie et constitue désormais une menace vitale à combattre frontalement.
HUBERT VEDRINE (diplomate, Ministre des Affaires étrangères 1997–2002):
En Europe, est-ce que le combat contre le wokisme et surtout la cancel culture va être stimulé par Trump ou au contraire stoppé par antitrumpisme? Est-ce que nos enseignants actuels sont prêts à combattre cet obscurantisme? Comment ont-ils été eux-mêmes formés?
On a besoin d’eux! Car la cancel culture, culture de l’annulation (excommunication, proscription, on connaît!) fait déjà des ravages aux États-Unis et maintenant en France, dans une partie de l’enseignement supérieur, dans les médias, les arts, le cinéma, le théâtre, la mode, la comm’, la pub, etc. C’est la censure qui revient, l’éternelle censure, l’ordre moral à l’envers. Dans les acquis irremplaçables de l’Occident post-Lumières, il y a la liberté de penser et de dire. Il faut tenir bon là-dessus.

L’Inquisition séculière du XXI siècle ?
Même si la cancel culture est un phénomène social diffus, sans pouvoir judiciaire formel torturant et exécutant, comme à l’époque de l’Inquisition durant 5 siècles (XII-XIX), cette cancel culture en a la même dynamique psychologique et sociale — le conformisme forcé pour ne pas devenir le bouc émissaire (sur qui se retrouvent tous les crimes anciens représentativement accumulés).
Aujourd’hui, c’est une sorte de “comme-il-faut idéologique” véhiculé par des courants (d’origine américaine) aux intérêts divers. Il impose une auto-censure généralisée: la peur d’être excommunié professionnellement, voire ostracisé socialement, qui pousse les gens à taire leurs opinions et à adopter le narratif politiquement correct, voire finir par y croire. C’est un principe très semblable au maccartisme de 1950-1954, une autre chasse aux sorcières américaine. Car un demi-siècle plus tard, le wokisme reproduit son équivalent contemporain, mais cette fois aussi bien au-delà de l’Atlantique et avec les mêmes effets néfastes.
Ces causes à effets sont documentées aussi bien sous l’Inquisition que dans certains milieux académiques ou médiatiques contemporains. Sans mentionner les autres strates de la société.
Mais restons cohérents!
Et n’idéalisons pas l’Occident post-Lumières, qui n’est guère un espace historiquement cohérent de liberté intellectuelle!
L’histoire occidentale moderne contient aussi: colonialisme, censure politique, propagandes, orthodoxies universitaires, conformismes religieux ou nationaux, répression d’opinions dissidentes — dont le wokisme n’est qu’une des reconfigurations contemporaines de tensions anciennes entre liberté, morale sociale et pouvoir symbolique.
Et il faut aussi conscientiser la portée de ma micro-analyse, dans laquelle je simplifie excessivement les causes du wokisme, sans toucher à une myriade des problématiques parallèles structurelles: les mécanismes économiques des réseaux sociaux, la polarisation algorithmique, les transformations de l’éducation, la fragmentation médiatique, la crise de légitimité des institutions, etc.
Mon approche ici ne consiste pas de faire un essai analytique, mais apporter (autant que faire se peut) un new point de view.
Pourquoi il serait nouveau? Parce que, à force de critique collective permanente des facteurs extérieurs — politiciens, institutions, entreprises, réseaux sociaux, l’éducation, le système, ou pour faire simple: les autres (en psychologie, locus de contrôle externe) —, nous semblons avoir définitivement oublié la notion de responsabilité individuelle.
Antidote
Ma réponse tripartite est détournée, mais me semble parfaitement limpide.
- “Monstres hideux qui rongent nos sociétés civilisées: les préjugés, l’hypocrisie, et autres manies de la civilisation moderne.” — Pierre-Jules Stahl, Les pensées et réflexions diverses (1841)
- “La mauvaise foi, la sottise et l’hypocrisie sont les reines de ce monde.” — Henri-Frédéric Amiel, Journal intime (1876)
- “Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire.” — auteur inconnu
Le constat est sans appel: bien avant nous, il y a 200 ans et même avant, nos prédécesseurs soulevaient dans leurs sociétés les mêmes problèmes que nous constatons aujourd’hui à foison dans la nôtre — la plus développée, éclairée et démocratique de l’histoire humaine.
La raison en est aussi évidente que déplorable: l’hypocrisie, la sottise et “deux poids, deux mesures” sont malheureusement inséparables de la nature humaine. Et dans les sociétés individualistes, comme dans les cultures occidentales, elles se transforment en véritable vermine qui démolit à feu doux, mais méthodiquement et sûrement n’importe quelle organisation sociale. En d’autres termes, notre démocratie, aussi imparfaite soit-elle.
Alors, peut-on laisser couler les aspects destructeurs du wokisme — mouvance initialement noble de lutte contre les discriminations réelles, certes, mais devenue exacerbée, sotte et dévoyée?
Une véritable preuve du pharmakon, soit dit en passant (du grec: remède et poison dans un même flacon, où tout dépend du dosage).
Car si, sur fond d’incompétence et de mauvaise foi politique systémiques, les milieux universitaires et la recherche cèdent eux aussi à une bien-pensance hypocrite, la pérennité d’un Occident déjà profondément divisé deviendra définitivement incertaine — et particulièrement en Europe.
Car une civilisation qui renonce à penser librement scie la branche sur laquelle elle est assise. Mais une civilisation se targuant et se proclamant être la plus démocratique des civilisations existantes, scie non pas la branche, mais l’arbre tout entier. Puisque l’auto-censure généralisée et le conformisme, par définition, représentent l’antithèse du principe démocratique à pensée et parole libres.
Il ne faut donc pas s’illusionner un instant: la liberté de pensée et de son expression n’est pas un acquis immuable — elle se défend constamment, faute de quoi elle disparaît. Autrement dit, ceux qui se taisent aujourd’hui pour préserver leur confort seront les premiers à regretter demain ce qu’ils n’ont pas défendu.

Si vous avez lu jusqu’ici, vous vous dites probablement avec dérision que j’enfonce les portes ouvertes sur un ton doctoral en m’écoutant parler; que tout ce préceptorat sous couvert d’une pseudo analyse sociologique est complétement stérile et très dans l’air du temps, dans une grandiloquence civilisationnelle. Alors, je vais poser ici cette dernière interrogation.
La survie de la liberté de pensée et d’expression ne tiendrait-elle pas à chacun de nous en Europe, citoyens ayant les droits, mais aussi — et surtout — les devoirs?
Car il paraît que “Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes”…







Nicholas Scarpinato



