portrait-des-nouveaux-riches

Interview “Pourquoi le portrait des nouveaux riches ?”

5 1 vote
Article Rating

C’est une histoire quand un e-magazine vous propose gentiment une interview sur votre livre. Les nouveaux riches intrigueraient… Vous répondez à toutes les questions par écrit et à la fin ils “ne voient pas du tout comment publier cet article”. Prétexte ? Mes réponses auraient “beaucoup trop d’effets d’annonce mais pas d’informations particulièrement nouvelles ou pertinentes”…

Espéraient-ils que je récite la moitié du livre (qu’ils n’ont pas lu) dans cette interview ? Ou bien s’attendaient-ils à ce que je donne toutes les idées clefs de mon essai en quelques lignes ? Ou alors comptaient-ils sur une analyse sociologique profonde dans un article de blog en réponse aux questions généralistes ? Difficile à dire, puisque après un courtois “Prenez soin de vous” ils ne me répondent plus.

Alors, je publie cet “impubliable” interview sur mon propre site, étant certain qu’elle répondra à une multitude de questions que l’on ma déjà posé depuis la sortie de La psychologie des (nouveaux) riches en décembre 2019. Ce livre étant mon manifeste pour le changement de notre organisation sociale — écrit et publié avant le bordel du coronavirus que nous traversons…

Portrait

Pourquoi dresser le portrait des nouveaux riches ?

C’est un outil pour nous regarder dans le miroir… Comme l’a dit une des lectrices « chacun sans exception peut se retrouver dans ce livre ».

portrait-des-nouveaux-richesEn particulier aujourd’hui, pendant la crise que nous traversons, il faut que l’on prenne du recul — comme jamais — et que l’on perçoive d’un autre point de vue notre monde où tout tourne autour de la richesse. Je ne voulais pas ce livre comme un simple recueil d’histoires extravagantes. Ça me semblait banal et inintéressant. Alors, j’ai finalement opté pour un mélange d’histoires vécues qui justement dressent le portrait de ces gens, mais surtout obligent à s’interroger de manière philosophique. C’était le but principal.

Ce portrait est donc pour montrer à quel point nous sommes perdus. Nous tous : les pauvres et les riches eux-mêmes. Car, de manière très simpliste, les pauvres détestent les riches parce qu’ils ont énormément d’argent, mais (presque) chacun secrètement rêve d’en avoir autant pour baigner dans le luxe. Pendant ce temps, ceux qui sont déjà riches et dans le luxe n’ont aucune retenue dans l’accumulation du capital par tous les moyens et sans limites quelles conques. Et tout ce merveilleux système de fonctionnement est considéré comme « le moins pire » des systèmes que l’Homme ait pu connaître — comprenez le meilleur.

Alors, je me suis servi de ce portrait pour démontrer le ridicule de ce que le fric fait avec l’homo sapiens. Mais plus que tout pour démontrer l’absurdité de notre existence : l’accumulation infinie de l’argent par un individu lambda — qu’il n’apportera jamais avec lui — est considéré comme un tout de la société humaine. On l’enseigne au biberon à travers le marketing et ensuite à l’école avec des graphiques de la croissance économique, comme la seule motivation de la société moderne et le seul remède à tous les maux, dont celle-ci est remplie. Nous sommes donc dans un cercle vicieux que nous avons nous-mêmes fabriqué. Difficile de trouver une idiotie plus « brillante » que celle-ci.

Les parenthèses autour du mot nouveaux y sont à dessein. Premièrement, le livre parle des riches héréditaires et des fraîchement parvenus. Y a donc un mélange des genres, pour ainsi dire. Mais j’y propose aussi les “nouveaux riches du futur” qui seraient foncièrement différents. Donc le portrait des riches actuels m’a servi d’outil pour expliquer de manière imagée qu’au XXIème siècle il est vraiment grand temps de remplacer notre système totalement obsolète. Ce n’est pas une façon d’enfoncer les portes ouvertes, mais un manifeste pour une évolution de notre organisation sociale qui, de surcroît, est maintenant pointé du doigt avec la crise du coronavirus. Où jusqu’au dernier instant on chérissait la croissance économique plutôt que préférer des mesures adéquates en amont d’une épidémie générale. C’est typiquement la phrase de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ».

Alors, oui, c’est un outil pour que nous nous regardions dans le miroir !

Psychologie

Vous parlez de la “psychologie” des nouveaux riches. De quoi il s’agit ?

Vous savez, j’ai choisi le titre du livre pour faire un clin d’œil à celui de Gustave Le Bon La psychologie des foules (1895). Pour moi, c’est un des ancêtres de la sociologie moderne. Car la sociologie est indissociablement entremêlée avec la psychologie.

La psychologie des riches, quelle que soit leur culture d’origine, se distingue essentiellement par l’individualisme exacerbé. Et c’est, d’ailleurs, ce fléau — propre au néocapitalisme — que l’on se prend aujourd’hui en pleine face avec la crise du coronavirus. Edgar Morin a tweeté récemment une définition très juste : “La mondialisation est de l’interdépendance sans solidarité“. Et je rajouterais prosaïquement : le fric détruit l’aspect humain dans les humains.

Et la psychologie des riches en est la dérivée — avec pour effets secondaires des pathologies diverses, dont notamment le sentiment d’impunité. En quelque sorte ils se sentent comme des empereurs. Et culturellement, par exemple, les riches russes se sentent dans l’impunité au carré. Puisque, malheureusement, en Russie absolument tout s’achète, sans aucune limite. Plus vous avez d’argent, plus vous êtes intouchable. Or, comme on le sait de l’histoire, la richesse et surtout l’impunité rendent fou. Seulement nous n’avons pas d’hôpitaux psychiatriques pour les malades atteints d’accumulation-du-capital aiguë.

La corruption existe partout sans exceptions. Mais le degré de son acceptabilité dépend encore (et toujours) de la culture du pays. Les Russes ont toujours été connus pour la « justice injustifiable ». Cela est forcément ancré dans la mentalité russe. Et celle-ci évidemment façonne les règles du jeu social et les composantes psychologiques de tout le peuple. Si je rajoute à ça le fameux trait des Russes, la capacité de dépenser sans compter même si ce sont les derniers sous qui restent — imaginez tout ce cocktail de Molotov dans la psyché d’un nouveau riche russe…

En ce qui concerne la bourgeoisie bas de gamme – avec à peine quelques millions sur le compte – sa connexion avec le réel reste plus réelle. Mais dans la psyché des riches j’ai observé le mécanisme principal à deux niveaux parallèles et interdépendants :

  1. plus riches ils sont, plus ils sont atteints d’irrésistible besoin de continuer à accumuler de l’argent ;
  2. « l’épaisseur du portefeuille a tendance de manière inversement proportionnelle à digresser le respect des autres ».

Riches

A partir de quand peut-on s’estimer être riche ?

Très vaste sujet… Et après avoir consulté une multitude de sources, je peux dire que couramment les jugements sont assez subjectifs. À ce propos j’ai consacré deux gros chapitres où j’ai tenté de mettre les points sur les i dans tout un nuage de questions :

  • comment définit-on les pauvres et comment les riches ?
  • où sont les frontières basse et haute de la classe moyenne ?
  • à partir de quel montant commencent les super-riches ?
  • existe-t-il une commune mesure, ou bien, tout repose sur des perceptions individuelles ?
  • et est-ce que la grille économique des 3 classes (pauvres, classe moyenne, riches) applicable universellement à tous les pays ?

J’ai même proposé une nouvelle graduation de 5 classes sociales au lieu de 3. Mon observation (économique et sociologique) et mon expérience des 20 dernières années m’ont dirigé vers la conclusion que dans la société contemporaine néocapitaliste la vieille notion des 3 classes ne tient tout simplement plus debout. Par ailleurs, cette graduation m’a permis d’asseoir davantage ma proposition pour une société nouvelle — ni communiste, ni capitaliste. Or, pour ne pas passer pour le plus grand utopiste que l’histoire ait connu, je ne la mentionne pas ici à dessein : dans le livre il m’a fallu plus de 150 pages pour amener logiquement le lecteur à mon idée.

Les Russes

Par exemple, qui sont les nouveaux riches russes ? Sont-ils les mêmes en 2020 qu’en 2000 ?

Je dirais que, par définition, n’importe quel russe (plus ou moins) riche est un nouveau riche. Après 75 ans de « tous égaux », pas moins de trois générations de soviétiques n’ont jamais connu avant 1991 les conditions de vie des classes moyennes occidentales, sans même mentionner la classe des riches. Dans les années 1990 les nouveaux riches étaient les apparatchiks et les bandits. En 2020, les nouveaux riches en Russie sont les fonctionnaires d’état (les apparatchiks des temps modernes) et la nouvelle catégorie post-communiste : banquiers, top managers, entrepreneurs. En d’autres termes, les nouveaux riches russes d’aujourd’hui ont les mêmes origines que ceux en Occident et partout ailleurs. Et je passe le sujet de la corruption — discussion à part — qui continue à produire la classe oligarchique russe depuis 30 ans.

En même temps, il y a un gros gap entre 1990 et 2020. Les Russes fortunés d’aujourd’hui sont beaucoup moins sauvages, au sens propre du terme. La disparition du rideau de fer y est pour beaucoup : Internet, médias, cinéma, voyages, études à l’étranger — tout est dorénavant ouvert même à la classe moyenne russe. Les brands internationaux et les marques de luxe se vendent maintenant en Russie aussi. Donc la typologie comportementale d’un riche russe s’est un peu anoblie, pour ainsi dire. Mais l’extravagance exorbitante de ces spécimens continue à sauter aux yeux de quiconque les observe.

Il ne s’agit donc pas de fortunes comparables à celles des anciens oligarques ?

Bien sûr que si. Les nouvelles fortunes qui se créent aujourd’hui en Russie vont du simple à l’infini, comme toujours. De nouveaux oligarques apparaissent chaque année, même pas besoin de vérifier les statistiques.

Nouveaux riches

En 2020, l’appellation “nouveaux riches”, a-t-elle toujours du sens pour qualifier cette catégorie de personnes ?

extrait-livre-psychologie-des-nouveaux-riches-Anton-MalafeevAbsolument. Si quelqu’un gagne soudainement, disons, dix millions, le voici dans la peau du « nouveau riche ». On est riche lorsqu’on nait dans la richesse. Quand on devient riche en cours de route, peu importe comment, on est nouveau riche. Et la distinction essentielle d’un parvenu des riches héréditaires, c’est le passage à une grosse situation financière en un jour ou en quelques années. Ce changement métamorphose l’individu « du simple au méconnaissable ». Et rarement dans le bon sens.

Les riches héréditaires n’ont pas du tout le même cachet comportemental, ni le même état d’esprit. Ils sont moins extravagants dans leur communication non-verbale, bien qu’elle puisse être notablement décalée du commun des mortels. Depuis leur naissance ils ont toujours été à l’écart de la « masse » dans tous les aspects de la vie, ce qui automatiquement forge un cadre psychologique et une perception du monde sensiblement différents de tous les autres. En sociologie souvent on emploie le terme de loterie, lorsque l’on parle de ceux qui naissent dans les pays développés, par opposition à ceux qui naissent dans les pays pauvres. Ce hasard de naissance n’est pas maîtrisable — bien sûr — tout autant que celui d’être naît dans une famille richissime, même dans un pays sous-développé. En parlant des riches héréditaires, il s’agit clairement d’une caste. Et comme tout milieu social, celle-ci a ses signes distinctifs transmis par imitation sociale : langage, posture, façon de penser, de réseauter… Bref, tout !

Lorsque les « fraîchement parvenus » se mettent à les imiter, ils communiquent avec des signes sociaux qui ne leur sont pas propres. C’est là que ressort tout le côté loufoque et maladroit, souvent mis par des observateurs non-initiés dans le même tas avec l’ostentation propre aux nouveaux riches. Observer tout ça d’un regard extérieur est bien anecdotique pour une raison simple : les non-natifs du milieu de la caste, en essayant de se faire passer pour des habitués, vont être dans l’excès comportemental et ce de façon peu naturelle. Après avoir observé ce jeu social pendant des années, j’ai fini par le décrire dans mon récit du serviteur.

Ce n’est pas le cas de ceux qui naissent riches ?

Oui et non. Le milieu des nantis reste inéluctablement dans le paraître, mais de façon plus retenue que chez les nouvellement enrichis. Assez souvent la caste accepte des intrus dans son écosystème. L’identification réciproque y passe par un des codes sociaux de base qui est tacite dans le milieu : le comportement et des signes observables qui sous-entendent « Je suis comme vous », « Croyez-moi les gars, je gère… », « Mes connexions sont “comme il faut” ». J’appellerais ça le marketing silencieux. Puisqu’il est dans l’attitude. Chacun y essaie de mettre le paquet sur ses vacances, sa (ses) résidence(s), sa situation professionnelle et ainsi de suite.

Vous me direz que, par exemple, chez les bobos (qui ne sont pas riches, même loin de là) on peut observer autant d’aplomb et du je-me-la-raconte. Chacun essaye de se montrer mieux qu’il ne l’est. Mais il y a une différence notable : chez les riches héréditaires les manoirs, les bateaux, les bijoux et le carnet d’adresses sont acquis à la naissance. Leur attitude en société est donc beaucoup plus calme et naturellement blasée. À la différence des parvenus qui feignent leur état blasé pour correspondre à l’image dégagée par les « maîtres de la cérémonie ».

En somme, les arrières des (nouveaux) riches sont assurés. Il reste à maintenir cette condition et à la faire savoir à quiconque regarde dans leur direction.

En privé

Et quant à leurs relations affectives, familiales ?

Je n’ai pas abordé cet aspect à proprement parler pour deux raisons principales. Je n’ai pas assisté ces gens dans leurs relations privées, même si j’ai, bien sûr, vu leurs familles et leurs amants. Mais vous imaginez bien qu’en public ils ne donnent pas du tout la vraie image de ce qui se passe derrière la porte fermée. Le masque social qu’ils portent en public est bien plus épais que chez les classes économiquement inférieures. Et aussi parce que j’ai voulu traiter à travers le prisme psychologique les mécanismes sociologiques, c’est à dire des interactions essentiellement publiques et non pas privées.

Charity business

On parle parfois de riches russes qui rénovent des églises. Est-ce pour se déculpabiliser psychologiquement et briller grâce à des actions concrètes plutôt que grâce à leur argent ?

Vous avez raison, certains pensent faire du bien en finançant des églises. Il faut dire que c’était à la mode chez les catholiques il y a quelque temps. En Russie c’est le cas aujourd’hui. La culpabilité et l’indignation collectives des églises dynamitée par les communistes au XX siècle s’expriment aujourd’hui par cette attitude, à mon sens, arriérée : pondre les églises à tous les coins de rues (au XXI siècle) dans le pays qui manque d’infrastructures de base, ça en dit beaucoup. Ceux qui ont volé trop d’argent au peuple, considèrent qu’ils vont se sauver en construisant une église en bons mécènes, tels Robins des bois. En même temps, peu étonnant : dans une société où tout était interdit pendant 75 ans, l’autorisation brusque de ce “tout” mène visiblement à ce genre de choses.

A mon sens, ils ne font pas ça par motivation altruiste ou sociale, mais à cause de la peur du jugement dernier. Et, pour beaucoup, aussi pour redorer leur image en société et pouvoir continuer à accumuler (voler) en ayant conscience tranquille. Je traite cet aspect dans le chapitre La philanthropie et le politiquement correct.

Si vous avez trouvé une faute d’orthographe, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée .

Subscribe
Notify of
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments